DECRYTAGE - Retour sur les conditions dans lesquelles la banque dit avoir perdu 4,9 milliards d'euros...
La progression de l’enquête sur la fraude dont aurait été victime la Société générale ne fait pas taire la polémique, au contraire. Les avocats de Jérôme Kerviel contre-attaquent, accusant «la banque d’élever un écran de fumée qui détournerait l'attention du public de pertes beaucoup plus substantielles qu'elle a accumulées ces derniers mois». Pourquoi la perte de 4,9 milliards d’euros liée à un «seul» individu suscite-t-elle autant d’incrédulité? 20minutes.fr fait le point.
Quel était officiellement le rôle du trader?
Selon la Société générale, le trader n'était autorisé qu'à traiter des risques dans une limite de «quelques centaines de milliers d'euros». «Arbitragiste» (lire encadré), il pariait sur le cours d’indices boursiers européens, à la baisse ou à la hausse. Dans un communiqué, la banque a expliqué que sa tâche consistait à «acheter un portefeuille d’instruments financiers A et de vendre au même moment un portefeuille d’instruments financiers B, qui présentent des caractéristiques extrêmement proches. (…) Ce sont ces écarts de valeur qui font les profits ou les pertes».
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Qu’est-il accusé d’avoir fait?
Selon la direction, le trader aurait inventé de faux contrats avec de faux partenaires dans des transactions dites de «gré à gré» (un vendeur traite directement avec un acheteur) pour équilibrer des paris risqués pris sur le «marché organisé» (transactions passant par une Bourse ou une place de marché), d’un montant total de 50 milliards d’euros. Pour cela, il est accusé d’«avoir usurpé les codes d’accès informatiques» pour créer ou annuler des opérations et falsifié des documents. Ainsi, en novembre 2007, «Eurex – une place de marché - a alerté la Société générale sur des positions prises par Jérôme Kerviel. Interrogé par la banque, il a produit un faux document pour justifier la couverture du risque», a déclaré le procureur Jean-Claude Marin ce lundi.
Comment se fait-il que le système de contrôles n’ait rien repéré?
C’est toute la question, d’autant que le trader a affirmé pendant sa garde à vue que ses opérations non autorisées avaient commencé dès la fin 2005, alors que la direction de la Société générale avait déclaré dans un premier temps qu’elles avaient démarré seulement en 2007. Selon la banque, il aurait ainsi déjoué pendant de nombreux mois «cinq niveaux de contrôle» à lui tout seul. «Impossible», rétorquent plusieurs spécialistes. «Il aurait réussi à leurrer les 2.000 personnes chargées du contrôle à la Société générale? A pirater tous les systèmes: le système comptable, ceux du front, du middle et du back-office? C’est un scénario hollywoodien, il ne faut pas faire de Kerviel un surhomme», estime Michael Albo, directeur associé de la société de services en décisionnel financier Effimetrics.
Quelles conclusions en tirer? Jérôme Kerviel avait-il des complices ?
Il a en tout cas déclaré qu’«il lui semblait bénéficier d'une certaine tolérance» de la part de la banque», a indiqué le procureur ce lundi. «Un an avant la faillite de la Barings, Nick Leeson réalisait la moitié du chiffre d’affaires de la Barings. C’était le trader vedette pour lequel on a fait sauter tous les verrous», rappelle Michaël Albo. Le PDG de la Société générale, Daniel Bouton, a parlé lui d’un «incendie volontaire». «Si vous éteignez les détecteurs d’incendie, vous ne pouvez pas dire que le système de contrôle n’a pas marché», commente Michael Albo, pour qui la banque française aurait alors toléré des prises de risque inhabituelles dans la profession. Marc Fiorentino, président d’Euroland Finances, s’étonne également d’une «telle faille dans la chaîne de vérification. C’est inimaginable, par exemple, que les mots de passe n’aient pas été changés depuis l’époque où le trader était employé au back-office», relève-t-il.
Quel pouvait être l’intérêt de Jérôme Kerviel?
Ses avocats, comme la direction de la Société générale, insistent sur le fait que le trader n’a pas tiré profit de ses opérations. Selon le procureur, «il espérait apparaître comme un trader d'exception et obtenir des primes de rendement supérieures pouvant atteindre 300.000 euros pour 2007». Lors de ses interrogatoires, il aurait même déclaré, selon le «Figaro», que «ses positions affichaient un solde bénéficiaire de 1,4 milliard d’euros à la fin 2007». Mais au début de l'année 2008, il aurait anticipé à tort un retournement du marché alors extrêmement bas et passé des contrats massifs de plus de 50 milliards d'euros. Un montant qui l’a trahi, alors que, selon lui, «les pratiques de dépassement d'autorisation par les traders ne sont pas exceptionnelles».
Pourquoi la Société générale a t-elle tout revendu précipitamment?
La liquidation en urgence des engagements de Jérôme Kerviel a été vertement critiquée par les avocats du trader, estimant qu'elle avait aggravé les pertes, visant selon eux à «détourner l'attention du public de pertes beaucoup plus substantielles qu'elle a accumulées ces derniers mois» avec la crise des subprimes. Les acteurs du monde financier jugent toutefois cette réaction incontournable. «La règle implicite, lorsqu'on est face à une position subie, est de s'en débarrasser le plus vite possible», a estimé Alexandre Delaigue, professeur agrégé d'économie et de gestion, sur son
blog . «Le risque, c'est en effet que les choses se sachent; les concurrents de la banque sur les marchés auraient alors (...) pu profiter de cette situation et la pousser à la faillite». L’ouverture d'une information judiciaire pour «délit d'initié», après l'annonce de la vente de 85,7 millions d'euros d'actions de la Société générale le 9 janvier par un administrateur de la banque, jette toutefois le trouble. La banque déclare en effet n’avoir détecté la «fraude» qu’à partir du 18 janvier.
Catherine Fournier et Christina Lionnet
En quoi consiste l'«arbitrage»?
«Dans un service d’arbitrage, comme celui auquel appartenait le trader Jérôme Kerviel, on cherche à profiter des imperfections du marché, explique Pascale Micoleau - Marcel,
Déléguée générale de l’Institut pour l’Education Financière du Public . Si la loi de l’offre et de la demande joue à plein et si le marché est transparent, le prix d’un même bien, une action, par exemple, doit être le même partout. Toutefois, pendant une période intermédiaire, il y a des décalages entre le prix sur une bourse et le prix sur une autre bourse, dont profite l’arbitragiste. La différence entre les deux est souvent infime, il faut donc des volumes importants pour que l’activité soit rentable. Mais elle n’est pas en soi trop risquée dès lors que des achats compensent des ventes.»