INTERVIEW – Le vice-président du Conseil économique et social analyse les facteurs de suicide en entreprise…
Les groupes EDF et Renault, tout deux confrontés à une série de suicides en quelques mois, ont décidé de mettre en place «une mission d’écoute et de compréhension» pour le premier, «un plan d’action» pour le second. Christian Latrose, vice-président du Conseil économique et social et responsable CGT dans le secteur textile-habillement-cuir, analyse les facteurs de suicide en entreprise.
Un chiffre, extrapolé à partir d’une étude menée en 2003 en Basse-Normandie, fait état de 300 à 400 suicides par an au travail en France. Vous confirmez ?
Je pense que cette estimation est bien en deçà de la réalité. Le problème, c’est qu’on ne dispose d’aucune étude nationale sur le sujet. En France, on comptabilise le suicide des adolescents et celui des personnes âgées mais pas le suicide au travail.
Pourquoi, selon vous ?
Parce que le sujet est tabou. Le phénomène est pourtant plus ancien que les affaires qui l’ont médiatisé chez Renault et EDF. Je suis responsable CGT dans le secteur du textile-cuir-habillement et j’en ai vu des salariés désespérés, des tentatives de suicide et des suicides. Le textile perd 2000 emplois par mois depuis dix ans. Comment voulez-vous que les salariés ne soient pas dépressifs.
La situation s’est donc empirée ?
Oui. Avec la mondialisation et la concurrence, la pression psychologique est de plus en plus forte, que ce soit pour ceux qui font l’objet d’un plan social ou pour les cadres soumis à un diktat du résultat. De plus en plus de salariés amènent du travail à la maison le week-end. Sans pour autant être plus reconnus.
Cette pression au travail peut-elle vraiment pousser au suicide ?
Ce n’est jamais lié à un seul facteur bien sûr. Mais quand un type écrit une lettre à son entreprise pour dire que ça ne va pas, la moindre des choses est d’être à son écoute. Quand ça ne va pas à l’usine, ça ne va pas à la maison. Les plans sociaux ont fait exploser un paquet de couples, entraînant parfois dépression et alcoolisme. Les salariés pensent que à leur arrive à eux parce qu’ils ne sont pas bons. Perdre son emploi, c’est aussi perdre son identité. C’est trop facile de se retrancher derrière un «il ou elle était fragile».
Que préconisez-vous pour mieux cerner le problème ?
Il faut donner beaucoup plus de moyens au Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), qui va devenir beaucoup plus important dans l’entreprise de demain que le Comité d’entreprise. Il faut que la médecine du travail coopère avec le CHSCT et que son action soit renforcée. Il faut, enfin, mener une campagne de prévention auprès du personnel d’encadrement sur le harcèlement moral et les facteurs de risque du suicide.
Propos recueillis par Catherine Fournier