INTERVIEW – L'ancien collabo est hospitalisé. L'avocat Jean-Jacques Gandini se souvient du procès Papon…
Jean-Jacques Gandini, avocat et docteur en sciences politiques, a assisté au procès Papon en 1997 et 1998. Un procès dont il a tiré un livre, «Le procès Papon: histoire d’une ignominie ordinaire au service de l’Etat» (éditions Librio).
Quels souvenirs gardez-vous de Maurice Papon lors de son procès?
Maurice Papon a une mécanique intellectuelle implacable. Largement octogénaire à l’époque, il avait une vivacité d’esprit et une répartie étonnantes. Rien à voir avec Paul Touvier qui, lors de son procès, blablatait de façon pitoyable. Papon, lui, n’était absolument pas pitoyable. Il était tout à fait conscient et au fait des choses. D’ailleurs, sur le fond, il n’avait rien oublié. Pourtant, il n’a jamais dit regretter quoique ce soit, pas même le départ des enfants en convoi pour les camps de mort.
Pendant le procès, des documents de l’époque étaient projetés sur grand écran, et même face aux photos, Maurice Papon restait impassible. C’était Monsieur Bureaucratie. «On avait la mitraillette des Allemands dans le dos, nous exécutions les ordres, je n’ai fait que mon devoir», répétait-il.
A la toute fin du procès, l’accusé a la parole. Et là, il a été odieux: il a comparé les convois des juifs avec les charters actuels, décrétant que l’on ne pouvait pas porter toute la misère du monde. Pas d’état d’âme, on fait partir tout le monde et on n’en parle pas! En dernier ressort, Maurice Papon a invoqué Kafka, pour dire qu’il était pris dans une spirale infernale, qu’il ne pouvait pas faire autrement. Il était enfermé dans un système de défense du tout ou rien: il n’a rien lâché, et au final, il a perdu.
Quels arguments utilisait-il pour se défendre?
Il a mis en avant le fait qu’il avait sauvé des juifs et des gens d’origine juive. C’est vrai pour un certain nombre, notamment des juifs dits «intéressants», c’est-à-dire des notables bien pensants. Or, on le sait maintenant, il n’a pas sauvé le rabbin Cohen, contrairement à ce qu’il soutenait. Il prétendait aussi qu’il ignorait l’existence de la «solution finale» (l’extermination des juifs, ndrl) et des camps de mort. En 1942, je veux bien admettre qu’il ait pu avoir un doute, mais en 1943, il lui était impossible d’en douter encore: on savait que les juifs n’étaient pas envoyés dans des camps de travail, mais bien dans des camps de mort. Pendant le procès, il a fallu attendre le témoignage d’une fille, petite à l’époque des faits, pour comprendre qu’il n’avait pas bougé le petit doigt. Il a glissé, à un moment, qu’il savait «ce qui attendait cette petite fille». Cela lui a échappé, il s’est tout de suite repris après. Ce lapsus, c’est la preuve qu’il savait qu’existait la «solution finale».
Le second argument qui servait à sa défense, c’était de dire qu’il avait été résistant. A l’époque, il y avait deux types de résistants: d’une part, les résistants patriotiques, anti-allemands; d’autres part, les résistants antifascistes qui, eux, combattaient le nazisme. Maurice Papon se réclamait de la résistance patriotique.
Maurice Papon a-t-il bénéficié d’un régime préférentiel lors de son procès?
S’il y a un procès où les droits de la défense ont été respectés, c’est bien le procès Papon. Plus de 80 témoins ont défilé, ce qui est extraordinaire. Des témoins de moralité surtout, plutôt que des témoins des faits. Parmi eux, des Premiers ministres (Raymond Barre, Pierre Messmer), des résistants ou des juifs comme Jean-François Steiner qui figuraient dans le cercle de Maurice Papon. Car Papon avait des amis partout.
En outre, lorsqu’un accusé va aux assises, normalement, il comparaît détenu. Maurice Papon avait été mis en détention la veille du procès. Mais dès la première audience, son avocat a demandé sa mise en liberté. Ce qu’a accepté la cour d’assises de Bordeaux. Là aussi, c’était un cas d’école. Ce procès a été exemplaire pour les droits de la défense des accusés. Paradoxalement, Maurice Papon a fait avancer la jurisprudence.
Propos recueillis par Alice Antheaume