A l'occasion de la sortie demain du livre de Laurent Malet (En attendant la suite, Le Cherche Midi), 20 Minutes a organisé une rencontre entre l'acteur et Marie Humbert. Deux histoires différentes, mais qui se rejoignent. Deux histoires d'amour, au bout du compte.
1. LA MALADIE
Est-on préparé à affronter de telles épreuves ?
Laurent Malet : Bien sûr que non. Je n'avais aucun moyen de pouvoir apprécier la gravité de la situation. Au départ, ma mère a eu un cancer du sein. Huit ans plus tard, une migration osseuse, une petite tache quelque part sur une dorsale. Ce n'est pas grand-chose, une petite tache sur un os. Il y a un traitement, ça fonctionne, affaire classée. Finalement, il y a une récidive cérébrale. Pour moi, ça n'était pas mortel alors que ça l'était. Cette donnée-là m'a échappé.
Comment en parliez-vous avec votre mère ?
L. M. : Elle était persuadée qu'elle allait s'en sortir, qu'il fallait se battre. Mais on n'en parle pas forcément. Ces choses, on les sait, elles sont induites. Je pense que Marie Humbert sait de quoi je parle. Les mots sont simples, le regard dit tout.
Marie Humbert : Avec Vincent, c'était par sensation, quand on se touchait. Vincent avait ses yeux cousus, on ne pouvait pas parler, je communiquais avec son pouce. Il y avait des sensations, on arrivait à se comprendre selon la manière dont il me touchait. Ce sont des instincts qu'on a en nous.
2. Les MEDECINS
Quels rapports aviez-vous avec les médecins ?
L. M. : Tout cela est dans une espèce de flou artistique. Heureusement, avec mon frère [Pierre Malet, également comédien], nous étions deux pour rechercher des informations face à l'opacité de la médecine. En plus, à l'époque, il y avait le secret du dossier médical. On ne pouvait pas confronter les avis. Nous y sommes arrivés en piratant notre dossier, nous avons fait des photocopies de comptes rendus de scanners. On allait jusqu'à enregistrer les entretiens avec les médecins. On réécoutait tout, on cherchait les silences, les gênes. Comme on est comédiens, on sait comment s'y prendre pour noyer le poisson, dire les choses à moitié...
Quand votre fils a demandé à mourir, comment a réagi l'équipe médicale ?
M. H. : Personne ne lui répondait. On a même dit que Vincent n'avait pas toute sa tête. J'ai demandé au conseil d'éthique de Paris de faire une expertise. Ils sont venus, ils sont restés trois heures avec Vincent. Un mois après, ils ont envoyé leur rapport personnellement à Vincent pour lui dire qu'il avait toute sa tête, mais qu'il était trop jeune pour mourir.
3. La mort
Comment en arrive-t-on à l'idée que la seule solution, c'est d'aider l'autre à mourir ?
L. M. : Dans le livre de Vincent [Je vous demande le droit de mourir, Michel Lafon], il y a une chose très émouvante. C'est quand vous, Marie, vous acceptez d'envisager l'idée qu'il vous propose, alors que vous mettez le sujet de côté, pensant que ça irait mieux. J'en parle parce que je l'ai vécu aussi quand ma mère nous disait : « Aide-moi maintenant tout de suite, la suite. » On savait ce que ça voulait dire, mais c'était nous qui refusions d'accepter d'entendre cette demande. C'est l'amour qui fait qu'on finit par accepter d'entendre. Il n'y a pas une histoire qui se ressemble, mais cela se passe souvent de la même façon.
M. H. : Vincent savait, il entendait les kinés qui disaient que c'était foutu. Il me laissait dans mon délire, jusqu'au jour où il m'a dit : « Maman, un jour tu vas comprendre que c'est fini pour moi. » Un soir, il en a eu marre, il a pris ma main et il m'a dit : « Tu ne m'aimes pas, si tu m'aimais, tu me tuerais. Tu veux me garder pour toi. » Ça m'a fait un électrochoc, je me suis dit qu'il avait raison.
L. M. : Un jour, le médecin généraliste nous a dit : « Maintenant, on la garde pour vous. » J'en ai parlé avec mon frère. Ça a été très simple, je lui ai dit : « Je crois qu'il faut le faire. » Il m'a demandé : « Quand ? Maintenant ? » Je lui ai dit : « Oui. » On a parlé au généraliste, il savait qu'on allait le faire et qu'on n'en parlerait pas. On m'a évité d'accomplir le geste physiquement, je ne sais pas si j'en aurais eu la force. J'aurais eu du mal à continuer à vivre avec ce geste.
4. La Loi
Tout se fait dans la clandestinité. Comment analysez-vous votre geste aujourd'hui ?
L. M. : Cette affaire est un secret de Polichinelle. Ce sont des actes qui sont pratiqués dans certains services, tous les jours, à l'instant où on parle. Il ne s'agit pas d'être pour ou contre. Cela concerne tout le monde. Ce n'est pas un droit à mourir, c'est un droit à conduire librement et dignement sa vie jusqu'à son dernier instant.
M. H. : C'était humain d'aider Vincent. C'étaient des souffrances. Pour qui ? Pourquoi ? Il avait un coeur de 20 ans, il aurait pu vivre trente ans comme cela, dans des souffrances pas possibles, sans voir, sans parler. On ne peut pas faire vivre les gens contre leur volonté.
Recueilli par D. C.