Alain Etchegoyen, philosophe, conseiller de personnalités politiques, ancien commissaire au Plan, il publie Dix questions auxquelles le prochain président n’échappera pas (Eyrolles). Un livre qui s’adresse aux candidats autant qu’au peuple, l’auteur souhaitant qu’il réclame davantage de débat démocratique.
Vous semblez désabusé sur les conditions du débat en politique...
Il y a quelques années, une lignée d'intellectuels nihilistes – Guy Debord, Philippe Sollers – a affirmé qu'il n'y aurait plus de débat démocratique, que tout serait dans l'image, le spectacle. La mécanique Royal, c'est ça. Cette candidature est extraordinaire car elle n'a pas de soutien, que des ralliés, au fur et à mesure des sondages. La gauche a perdu un esprit critique, une résistance au présent, par rapport à l'influence des médias et des sondages. Mon livre est donc un peu optimiste, celui d'un citoyen qui croit encore à l'échange, au débat d'idées.
Quelles peuvent être les conditions du débat ?
J'ai cru longtemps que les hommes politiques étaient à la botte des journalistes. Or, c'est le contraire. Cette profession a un rôle considérable à jouer. Y compris pour les conditions d'un débat, l'éthique de la discussion... Lorsque j'ai fait une première « Marche du siècle » en 1991, nous étions quatre : Robert Badinter [alors président du Conseil constitutionnel], Raymond Barre [ancien Premier ministre], Alain Cotta [professeur d'économie] et moi. La dernière en 1998, nous étions dix-sept. Le zapping s'est insinué à l'intérieur même des émissions. Personne ne peut y développer la moindre argumentation.
Que peut-on faire d'efficace en cinq ans, aujourd'hui ?
On peut avancer sur les retraites – la moitié seulement du chemin a été faite – et lancer la réforme de l'Etat. Mais il ne faut pas se bercer d'illusions : il y a une grande marge entre ce qu'on promet dans un programme et ce qui sera réalisé.
Vous êtes assez cynique sur ce point dans votre livre...
Ce n'est pas du cynisme. C'est la réalité. Prenez le PS. Depuis toujours, il dit n'importe quoi à ses congrès et conventions. Personne ne pense sérieusement qu'on va renationaliser EDF, ou revenir sur la réforme des retraites. Mais il lui faut des promesses symboliques de son marquage à gauche.
N'y a-t-il pas des mesures un peu moins désuètes qui le marqueraient tout autant à gauche ?
Oui, mais à ce moment-là il n'y a pas l'unanimité nécessaire. Par sa posture consistant à s'effacer derrière l'intelligence collective, Ségolène Royal n'a-t-elle pas une approche totalement disruptive ?L'argument « je n'ai pas réponse à tout » est génial, c'est ce qu'on appelle un argument infalsifiable. J'ai été saisi de stupeur en regardant sur Canal+ le porte-parole du PS Julien Dray – ex-trotskyste – à propos des banlieues. Michel Denisot lui demandait en quoi Ségolène ferait mieux que Sarkozy, la réponse de Dray fut : « c'est une mère de famille. » Hallucinant.
Ça peut durer ?
On peut certes imaginer qu'il n'y ait pas un seul débat mais cinq mois, c'est long... Un débat télévisé entre candidats révèle la capacité à argumenter, mais aussi le caractère. Il est toujours intéressant de voir comment quelqu'un va se révéler lorsqu'il est en difficulté : s'il devient agressif ou s'il s'énerve. Si Ségolène Royal écoute les Français, elle va se rendre compte qu'ils demandent vraiment un débat sur le fond.
Propos recueillis par Frédéric Filloux et Anne Kerloc'h