Le directeur de la rédaction de 20 Minutes interviendra désormais régulièrement sur le site web. Première livraison vendredi à l'occasion de la désignation de Ségolène Royal comme candidate socialiste à la présidentielle •
Il y a quelques mois, alors que le phénomène Ségolène commençait à prendre, un proche de la députée des Deux-Sèvres expliquait aux esprits chagrins qui s’inquiétaient de la vacuité de son projet : «Vous savez, l’heure n’est plus aux programmes; maintenant, on va voter pour une personnalité, pour un trait de caractère». Lui-même n’imaginait pas sans doute le poids de l’irrationnel dans le vote des militants socialistes.
Deux forces se sont combinées dans ce choix. La première est la structure de la classe politique française, une des plus homogène au monde dans son ossification : mêmes formations des élites, mêmes trajectoires généralement déconnectées de la vie réelle, mêmes arrogances combinardes dans la gestion publique. Dans un tel contexte, trois fiches Bristol estampillées «rupture» rédigée par un étudiant en sciences politiques auraient suffi pour incarner une fraîcheur novatrice.
La seconde force est le traumatisme du 21 avril 2002 où l’émiettement des voix de gauche avait ouvert la voie à Jean-Marie Le Pen. Dès lors, le syndrome du vote «utile» était devenu obsessionnel chez les socialistes. Jeudi soir, on a vu des partisans de Dominique Strauss-Kahn invoquer cette prétendue «utilité» pour donner leur voix à Ségolène.
Cette attitude relève d’une naïve ferveur militante car offrir un score massif à la candidate est le meilleur moyen qu’elle oublie de tenir compte de la position de son challenger. Or, invoquer les velléités modernisatrices de la société française défendue par Ségolène Royal relève du mirage ; DSK incarne davantage un réformisme argumenté que le «basisme» systématique qui va servir de chapiteau au Royal Circus des prochains mois.
Car il y a du travail. Ségolène va devoir faire des choix, quitter le douillet terrain des généralités anesthésiantes pour se coltiner la réalité. Au hasard : quelle politique économique pour relancer quel type de croissance ; quelle politique sociale pour réhabiliter les revenus du travail par opposition au dogme redistributif généralisé par les gouvernements précédents ; quelle mesures pour réduire le train de vie de l’état pour éviter que la dette ne nous explose à la figure ; quelle politique fiscale pour stimuler les investissements des entreprises afin qu’elles créent des emplois (tout en préservant un filet de sécurité social sans lequel la France n’est plus ce qu’elle est) ; quelles tactiques pour s’attaquer aux faillites de l’éducation nationale ; quelle politique urbaine pour éviter que chaque spasme des cités ne fasse craindre l’embrasement. La liste est vaste.
Sur toutes ces questions, Nicolas Sarkozy et les autres candidats de droite apporteront des réponses. Les leurs. A défendre ou à combattre, c’est selon. Mais Ségolène Royal ne pourra les ignorer ; elle n’échappera pas aux questions de fond. Pour répondre aux attentes des Français, la candidate socialiste ne pourra pas camper longtemps sur sa vision «bisounours» du participatisme universel. Elle ne pourra mettre en avant sa féminité, son innocence pour éluder les questions et réclamer à l’ensemble des Français le chèque en blanc que, par une béatitude craintive, les socialistes lui ont donné. Quoique.
Frédéric Filloux