«Ce qui m'a le plus impressionné chez Amazon, c'est le conditionnement psychologique»

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Publié le 4 mai 2013.

INTERVIEW - Dans un livre paru chez Fayard, un journaliste infiltré dans un entrepôt français d'Amazon décrit les rouages de la multinationale...

A l’approche des fêtes de fin d’année, pour son pic d’activité, Amazon recrute des milliers d’intérimaires. C’est ainsi que fin 2012, le journaliste Jean-Baptiste Malet, 25 ans,  a décidé de s’installer à Montélimar et de postuler pour s’immerger dans un entrepôt logistique du géant du e-commerce.  Il raconte ce qui se passe dans cette fourmilière une fois que vous avez cliqué sur «valider votre commande», dans un livre: «En Amazonie: Infiltré dans le "meilleur des mondes"» paru jeudi chez Fayard. Bienvenue dans le monde du stakhanovisme.

Pourquoi avoir voulu vous enquêter en immersion chez Amazon?

Ma curiosité a été attisée par le fait que les librairies ferment les unes après les autres en France, par mon amour des livres.  Ensuite j’ai eu l’idée d’aller faire un repérage pour un reportage aux alentours du site de Montélimar. Quand j’ai interviewé les employés à la sortie tous me disaient qu’ils n’avaient pas le droit de parler. C’était très verrouillé. C’était évident qu’il fallait aller plus loin et le seul moyen c’était de m’infiltrer.

Vous êtes parvenu à vous faire recruter en tant que «pickeur» dans l’équipe de nuit. Qu’avez-vous fait précisément?

L’entrepôt logistique fait plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés et possède encore plus de marchandises que les plus grands hypermarchés. En tant que «pickeur» j’allais chercher avec un chariot roulant les livres, les CD dans les rayonnages grâce à une petite machine, un scan, qui indique la référence exacte de l’endroit où se trouve l’objet. On lui obéit en permanence. Une fois qu’on a prélevé l’objet on l’empile. On a une cadence à respecter. L’ordinateur calcule en temps réel tout ce qu’on fait et sait exactement où on est. Quand on a 300 produits, on va les emmener à un «packeur», qui est debout toute la journée ou toute la nuit et les emballe dans des cartons de manière répétitive.

Vous décrivez des conditions de travail très difficiles…

Au départ, je travaillais cinq nuits par semaine puis six. Je faisais 42 heures. C’était éreintant. Je n’avais plus de vie sociale. J’étais abruti par le fait de me réveiller à 16h, et je ne faisais rien à part rester sur un canapé à manger des pâtes quand je me disais que j’allais encore marcher 20 kilomètres toute la nuit. Et après il y a tout ce que fait Amazon pour essayer de resquiller quelques minutes aux employés. Un exemple: la pointeuse est placée au bout de l’entrepôt. Quand on y entre, on marche deux minutes pour l’atteindre. C’est du travail non payé. Vous perdez ces minutes à chaque fois que vous allez en pause. Au final, ça fait des milliers d’heures qu’Amazon spolie aux travailleurs.

Vous racontez que les salariés sont tracés en permanence grâce à leur «scan». Ca paraît dingue. Sans oublier la suspicion et les contrôles trois fois par jours…

J’ai vu quelqu’un dénoncer une autre personne. On est dans un système d’ultra compétition. Il y a des classements en permanence. Amazon fonctionne ainsi. Et quand on finit le travail on est systématiquement fouillé. On passe par un portique qui ressemble à un portique d’aéroport. Il n’y a pas de menace terroriste, chaque employé est considéré comme un voleur potentiel.

Vous vous attendiez à  tout ça?

Je m’attendais à quelque chose d’assez difficile mais ce qui m’a le plus impressionné c’est le conditionnement psychologique. Le slogan d’Amazon c’est «work hard, have fun, make history». «Have fun», l’idée que le travail c’est génial… Il y a une sorte de paternalisme. Si vous allez sur les pages Facebook d’Amazon il y a des lipdub, des soirées, des bowlings. Amazon essaie d’organiser la vie des travailleurs. Elle a une vraie stratégie de conquête des cœurs et des esprits.

Les syndicalistes ont-ils vraiment un pouvoir là-bas pour que les conditions de travail soient améliorées?

C’est très difficile. J’ai vu qu’on mettait des bâtons dans les roues à ceux qui voulaient se syndiquer. Amazon considère que tout va bien chez eux. Son PDG Jeff Bezos considère ses salariés comme des associés. Quand on travaille là-bas, on a des actions au bout de quelques années, on fait partie de la famille. Pourquoi quelqu’un voudrait revendiquer des choses?

Vous craignez des poursuites avec la publication de votre livre?

Je suis très serein. J’ai fait relire le livre par des avocats. Je ne cherche pas à faire polémique. Ce qui m’intéresse c’est la vérité. Actuellement Amazon vend le livre sur son site. Comme quoi ils ne sont pas rancuniers et l’argent n’a pas d’odeur. On verra, je me tiens prêt à toute éventualité.

Vous appelez à boycotter l’achat de produits culturels en ligne avec ce livre?

Je n’appelle pas au boycott, j’appelle à la responsabilité de chacun. S’ils considèrent après avoir lu mon livre que la librairie c‘est mieux, tant mieux. Mais je refuse cette posture morale de dire aux gens ce qu’il faut faire. La seule chose que je souhaitais faire c’est les aider à réfléchir et leur demander: «Dans quelle société souhaitez-vous vivre?»

* Anaëlle Grondin

 
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