«Il y aura de plus en plus de gratuit dans l'économie»

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Publié le 26 mars 2007.

INTERVIEW - Olivier Bomsel est chercheur au Cera de l’Ecole des mines. Dans «Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique...

Olivier Bomsel est chercheur au Cerna de l’Ecole des mines. Dans Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique (éd. Folio actuel), il démontre que le phénomène du gratuit va bien au-delà du MP3 ou de l’Internet. Et qu’il s’apparente plus sûrement à un changement en profondeur du système économique.

Le gratuit d’aujourd’hui est « trangressif » ?
Oui parce qu’il touche des produits qui étaient jusqu’alors payants. La presse quotidienne par exemple… C’est possible non parce que les coûts de production ont disparu, mais parce que le système tarifaire a changé. En France, le gratuit était associé au service public, à l’Etat qui graciait le consommateur en l’exemptant de payer. Or, aujourd’hui, le gratuit devient un instrument tarifaire privé qui va permet à certaines marques d’atteindre une masse critique de consommateurs et de les fidéliser. C’est un outil concurrentiel très violent et efficace.
 
Très violent ? C’est à dire ?
C’est violent économiquement parce que donner un service ou un bien est un investissement important. Si le marché n’est pas au rendez-vous… l’investissement est perdu. Et quand cela marche, la position concurrentielle que permet la combinaison de l’utilité croissante (des effets de réseaux) et des économies d’échelle met la firme en situation de monopole très puissant. Aujourd’hui, Google est dans une position quasiment irrattrapable. L’entreprise s’est concentrée sur la fonction à l’utilité la plus forte de l’Internet –la recherche. Et son utilité grandit à mesure qu’il y a du contenu sur Internet et des utilisateurs.
 
Comment fonctionnent les fameux « effets de réseaux ?
Dans l’économie numérique, la logique est « plus ça circule, plus c’est utile, plus on est prêt à payer ». Le gratuit provient de la nécessité de fabriquer les premiers noyaux d’utilisateurs qui vont enclencher la dynamique. Il faut créer une masse critique de consommateurs. Un exemple : le déclencheur de la diffusion de la téléphonie mobile a été le service d’accès illimité à la messagerie. On offrait ainsi la possibilité d’être contacté n’importe où gratuitement. Finalement, on a fait subventionner le téléphone mobile par les appelants de la téléphonie fixe.
« il n’y a pas de « free lunch », pas de repas gratuit, répétez vous…
Le gratuit s’obtient de trois façons. Quelqu’un paie pour vous –les appelants du téléphone fixe pour la téléphonie mobile-. On vous fait payer autre chose- le combiné de téléphone offert si vous souscrivez un abonnement. Ou alors vous paierez plus tard. Regardez Meetic. Ce site de rencontres était initialement gratuit pour les filles. Ce faisant, il a capté une clientèle masculine –payante- et a installé sa base d’abonnés. Au final, l’utilité que retirent les filles du service est telle qu’elles sont désormais prêtes à payer pour y avoir accès. Et d’autant plus, qu’avec le nombre croissant d’utilisatrices, elles en ont un usage déculpabilisé.
Vous êtes très critique envers les initiatives gouvernementales pour contrer Google…
Jusqu’à présent, on s’est imaginé que l’Etat, en finançant la recherche, pouvait obtenir la technologie, qui grâce à la commande publique, parvenait à faire des économies d’échelles et se diffusait mondialement. Mais le mécanisme de l’économie numérique est strictement inverse. Il ne marche pas comme pour la production d’Airbus ! Il faut d’abord créer le marché et une dynamique d’utilité croissante pour que la technologie puisse être validée. Alors, les économies d’échelle peuvent apparaître. Autant un Etat peut décider de la bombe atomique, autant il ne peut pas décréter le marché de la recherche sur Internet. Une technologie qui se veut concurrente d’une autre dont le marché est déjà déployé est morte avant d’être née.
L’Europe présenterait un handicap dans cette nouvelle donne économique ?
Les effets de réseaux sont proportionnels à la taille des marchés. Les grands pays de langue unique sont donc très avantagés. L’Europe, du fait de son multilinguisme, a, en la matière, un véritable handicap de compétitivité. On le voit dans les industries de l’écrit, de l’audiovisuel, qui peinent à s’exporter. Mais l’Europe est aussi très habile a faire circuler des codes qui ne soient pas limités par des barrières linguistiques. Le GSM standard européen, s’est imposé en téléphonie mobile. Elle produit également des codes associés à l’art de vivre (mode, luxe, etc.). Il faudra que l’Europe trouve des mécanismes pour faire circuler davantage les produits culturels européens sur le territoire communautaire, et leur donner une base commerciale interne soutenant les exportations.
Le gratuit est-il un phénomène passager ou d’avenir ?
Le numérique étend la circulation d’informations et de biens symboliques (des marques…) fondés sur « le plus ça circule, plus c’est utile ». Il y aura donc de plus en plus d’investissements pour créer des masses critiques, de plus en plus de gratuit. De là pour le consommateur, le citoyen, le politique, un besoin croissant de décryptage économique des offres et de régulation des monopoles numériques.
Recueilli par Anne Kerloc'h
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