Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen: «Une majorité sociale devient minorité électorale»

INTERVIEW Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen ont enquêté cinq ans sur la démobilisation électorale, à Saint-Denis. En pointant la «malinscription» ou le «coût» de l’acte électoral, ils dessinent les contours de La Démocratie de l’abstention (Folio Actuel).

Recueilli par Anne Kerloc'h et Arnaud Sagnard

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Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen ont enquêté cinq ans sur la démobilisation électorale, à Saint-Denis. En pointant la «malinscription» ou le «coût» de l’acte électoral, ils dessinent les contours de La Démocratie de l’abstention (Folio Actuel).

 
En quoi l’abstention de plus en plus importante aux scrutins présidentiels marque-t-elle un tournant ?
 
En France, l’abstention progresse fortement à partir de la seconde moitié des années 1980. Dans un premier temps, elle touche principalement les élections de « second ordre » (Européennes, cantonales…). Mais jusqu’en 2002, les présidentielles sont relativement épargnées : en 1995, la participation est encore de 79 %.
Le 21 avril 2002 est bien une date importante dans l’histoire électorale de notre pays. En raison de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour du scrutin. Mais aussi parce que la participation n’avait jamais été aussi faible à un scrutin présidentiel : 71,6 %.
Et cette abstention touche en premier lieu les milieux les plus populaires. Dans une cité comme les Cosmonautes, moins d’un habitant sur deux s’est déplacé, au premier tour, pour élire le dernier président de la république.
Le constat s’impose de lui-même : la France devient une démocratie de l’abstention. Et cette abstention touche en premier lieu les milieux populaires, qui pèsent ainsi de moins en moins sur le résultat des élections. C’est un phénomène nouveau. Et c’est une évolution majeure de notre civilisation électorale.
Selon votre livre, la démobilisation électorale touche en premier les classes populaires ?
Les ouvriers et les employés constituent une majorité sociale et, de plus en plus, une minorité électorale. On le voit bien quand on réalise une enquête de terrain pendant 5 ans dans une cité de la banlieue Nord de Paris. Aux Cosmonautes, il y a environ 700 Français de plus de 18 ans. Et il n’y a eu que 147 votants aux Européennes de 2004, 290 au Referendum sur la constitution européenne de 2005… sur 700 électeurs potentiels. Et l’on entend ici et là que la campagne aurait suscité l’intérêt des Français et que la participation aurait été élevée…
De manière générale, on estime que le quart des habitants des Zones Urbaines Sensibles n’étaient pas inscrits sur les listes électorales au moment des présidentielles de 2002.
 
Quels effets ont eu les appels, de rappeurs par exemple, à l’inscription ?
Même si les chiffres ne sont pas encore disponibles, il y a eu une reprise des inscriptions sur les listes en 2006. Le mouvement était déjà perceptible en 2005 dans les quartiers « sensibles », à la suite des émeutes.
On manque de données et de recul pour interpréter un tel phénomène. Mais peut-être va-t-on assister-t-on à une remobilisation ?
Les associations et les rappeurs ont probablement joué un rôle, en particulier en contribuant à faire émerger la question dans les médias.
 
D’autres facteurs ont-ils pu jouer ?
Sur la jeunesse des cités, le souvenir du 21 avril 2002 ou certains propos de Nicolas Sarkozy ont pu également produire de l’inscription. La candidature de Ségolène Royal mobilise aussi, semble t-il, les jeunes filles de ces quartiers.
 
 
Parlez-nous du phénomène des « malinscrits »…
La malinscription, c’est être inscrit, mais dans un autre quartier ou une autre ville que ceux où l’on réside effectivement. Donc ne pas pouvoir voter près de chez soi. L’ampleur de ce phénomène est encore plus difficile à établir que celle de la non inscription.
Ils nous a fallu plusieurs semaines d’enquêtes pour nous rendre compte que 28 % des inscrits au bureau de vote du quartier des Cosmonautes n’habitaient plus, en réalité, dans la cité. Or, les malinscrits votent beaucoup moins que les autres. Il faut des scrutins de haute intensité, tel que le second tour Le Pen/Chirac pour qu’une partie d’entre eux fassent l’effort de se déplacer jusqu’au bureau de vote d’un quartier où ils n’habitent plus.
 
Vous soulignez le « coût rédhibitoire » de l’inscription ?
Le coût est proportionnel à la distance que chacun entretient avec le monde institutionnel. Distance géographique, dans les quartiers écartés du centre ville et qui ne disposent pas de mairie annexe à proximité. Mais aussi distance d’ordre symbolique. Quand on hésite à se rendre au guichet d’une administration parce qu’on redoute, d’y être méprisé ou victime de racisme, alors le coût à payer pour être inscrit devient vite rédhibitoire.
 
Les sondages sont-ils inadéquats pour rendre compte de la réalité du vote ?
Nous le pensons. Les refus de répondre sont extrêmement élevés. Par ailleurs, beaucoup de sondés dissimulent leurs préférences politiques et leurs attitudes effectives. Pour prendre deux exemples, nous avons appelé tous les habitants de la cité présents sur l’annuaire téléphonique et seuls 13 % de ceux qui nous ont répondu ont reconnu ne pas être inscrits sur les listes électorales. Deux fois moins que dans la réalité. De même, au cours des 13 sondages que nous avons réalisés entre 2002 et 2006, et alors que notre dispositif garantissait le secret des réponses, nous n’avons jamais eu par ce biais plus de deux électeurs reconnaissant donner leurs voix au Front National.
 
Si on prend en compte les non-inscrits, mal-inscrits,
abstentionnistes, votes blancs, votes nuls, que représentent les votes exprimés par rapport aux votes potentiels ?
Dans un quartier comme les Cosmonautes, les votes exprimés sont largement minoritaires par rapport aux votes potentiels : alors qu’il s’agissait d’élire le président de la République et un député à l’Assemblée nationale, c’est en moyenne moins d’1 électeur potentiel sur 2 qui s’est rendu aux urnes à chaque tour de scrutin du printemps 2002.
Au niveau national, ce sont 4 électeurs potentiels sur 10 qui ne sont pas allés voter aux quatre tours de scrutins du printemps 2002. Sur la dernière séquence Présidentielle/Législative, les non votants n’étaient pas très loin d’être majoritaires. À cela, on peut, en plus, ajouter, les votes blancs et nuls : 3,4 % le 21 avril 2002.
En résumé, à peine plus d’un électeur potentiel sur dix a voté pour Jacques Chirac, au premier tour des dernières élections présidentielles.
 
Certains réclament la prise en compte du vote blanc dans les suffrages exprimés pour contrer la démobilisation…
Il est difficile pour des sociologues de se livrer à des prédictions de ce type. Mais il ne nous semble pas que la mesure puisse avoir des effets significatifs. Ce n’est pas une demande que l’on enregistre dans les dizaines d’entretiens réalisés aux Cosmonautes, ainsi que dans d’autres quartiers populaires. Dans ce type de quartiers, les bulletins blancs sont d’ailleurs peu nombreux. Il serait assez paradoxal de penser que l’on va remobiliser les quartiers sur la base du vote blanc
En milieu populaire, ce qui domine c’est l’indifférence pour la politique.
Et ce que montrent les études c’est que plus les affrontements politiques étaient clairs et marqués, plus les clivages étaient forts et plus cet indifférentisme avait des chances de reculer. Les 6 alternances gauche/droite entre 1981 et 2002, ont été assez largement perçues comme étant sans alternative, comme n’entraînant aucune amélioration. Ce désenchantement politique a renforcé encore l’indifférentisme.
 
Vous soulignez la dimension « collective » du vote…
Plus on est indifférent à la politique, plus on a besoin d’être entraîné – quasi physiquement - pour aller s’inscrire ou voter. Longtemps, les espaces de travail et les quartiers populaires, parce qu’ils étaient encadrés par les syndicalistes et les militants, ont été des territoires où l’on votait beaucoup. Aujourd’hui, ceux qui votent le font encore souvent en groupe mais la famille et les amis sont désormais les seuls à exercer des pressions civiques. Le travail politise beaucoup moins qu’avant. Et le travail précaire ou l’absence de travail encore moins. Sans compter que les familles elles-mêmes n’échappent pas à la fragilisation et à la déstructuration. Nous avons vu des femmes cesser de voter après un divorce, des enfants ne voter qu’en présence de leurs parents. L’abstention contemporaine dans les milieux populaires, c’est le prolongement dans l’ordre électoral de la déstructuration des liens sociaux.
 
Certains partis sont-ils particulièrement pénalisés par l’abstention ?
Le non vote – non inscription plus abstention – est tout particulièrement important en milieux populaires. Donc le non vote pénalise ceux qui s’adressent, en priorité, aux milieux populaires. Aujourd’hui, il y a un vrai avantage concurrentiel à représenter les couches moyennes-supérieures et les segments les plus âgés de la population. C’est sans doute ce qui explique que la droite, mais aussi une partie de la gauche, aient des programmes en matière fiscale qui ne favorisent que la minorité la plus favorisée. Parce que cette minorité sociale est sureprésentée dans les urnes.
De même, les milieux populaires, lorsqu’ils votent, donnent majoritairement leurs suffrages à la gauche. En l’absence d’étude précise sur cette question, on peut faire l’hypothèse que la démobilisation électorale pénalise, en premier lieu, la gauche, ainsi que le Front National, dont l’électorat, peu diplômé en moyenne, est, sans doute l’un des plus prédisposés à l’abstention.
 
Quels risques peut présenter cette situation ?
Une évolution à l’américaine : le basculement dans l’abstention massive et durable des milieux populaires, et l’émergence d’une démocratie au sein de laquelle il n’est plus rentable politiquement de chercher à représenter les employés et les ouvriers. Et dans laquelle, bien évidemment, les programmes et les politiques publiques visent, en priorité, à satisfaire les intérêts de ceux qui votent, c’est-à-dire des plus privilégiés, classes moyennes et supérieures.
 
Quels autres moyens ont les classes populaires pour faire entendre leur voix ?
Contrairement à ce que l’on croit parfois, les modes d’expression politique ne se concurrencent pas, mais se cumulent. Ce sont, en général, les mêmes qui votent, et parfois signent des pétitions, voire manifestent et – même si c’est de moins en moins - font grève. On le voit bien avec les fonctionnaires qui sont des votants et qui savent aussi se faire entendre par le recours à la manifestation ou à la grève.
À l’inverse, les plus précarisés n’ont guère de moyens de « se faire entendre ». Ils sont nombreux à ne pas voter et ne sont, en général, pas en situation de recourir aux formes les plus conventionnelles d’actions collectives, comme les grèves et les manifestations. Entre autres, parce qu’il n’y a plus d’encadrement politique dans les quartiers populaires et parce qu’il n’y a presque plus de syndicats dans le secteur privé.
Dans un tel contexte, il ne faut pas s’étonner d’assister à des « émeutes » en banlieue. C’est finalement l’un des seuls répertoires d’action encore disponible pour une partie de la population de ces quartiers. Il ne requiert aucune forme d’organisation. Il exprime une révolte, sans pour autant porter de revendication. Il est « protopolitique ».
 
 
 
 
 

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